Rwanda: des chemins de machettes

juillet 23, 2007

18476914.jpgRwanda. Depuis quelques semaines, j’essaie de faire un travail de mémoire. Se souvenir, pour eux, pour nous, d’eux. De ces 800 000 à un million de Tutsi, abattus à coup de machettes. Il y a eu ce film « Shooting Dogs », grandiose, qui se fait écho de l’horreur. La double horreur : le massacre, discontinu, mécanique, barbare. Le silence de l’occident, son mutisme, son immobilisme. L’histoire vraie d’un prêtre occidental qui cacha des  milliers de Tutsies dans son école (l’Ecole Technique de Kigali) qui abritait également une partie du contingent belge de l’ONU. Ces réfugiés étaient en sécurité jusqu’au rapatriement des occidentaux, et au départ des troupes de l’ONU. Jusqu’à ce que, derrière les barbelés de l’école, les génocidaires, abattent les 2500 réfugiés. Et les Blancs partirent, sachant, sciemment le massacre à venir, pressentant l’horreur, humant le meurtre.

Dans le livre « Rwanda, pour un dialogue des mémoires«  préfacé par Bernard Kouchner, des enfants de déportés juifs et des descendants d’esclaves noirs relatent leur voyage organisé par l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) au Rwanda pour rencontrer des rescapés du génocide rwandais.

 Au début, l’idée me dérange quelque peu. Ce dialogue des mémoires, que certains pourront appeler concurrence des mémoires est il légitime ? Un Juif parce que ses grands parents auront été déportés, ressentira t’il plus de compassion pour un rescapé Rwandais qu’un autre ? Un descendant d’esclave comprendra t’il mieux la logique génocidaire car il a en mémoire la traite négrière ? Je ne crois pas.

 Et puis, il y a ce manque d’homogénéité de l’ouvrage qui est constitué d’une collecte de témoignages. A coté de textes brillants et littéraires (Gaston Kelman, Christiane Taubira, Souâd Belhaddad), de profondes analyses politiques (Frédéric Encel, David Hazan),  se côtoient des textes plus introspectifs, plus individuels. Enfin, en trame de fond du voyage, les auteurs évoquent le meurtre du jeune Ilan Halimi, séquestré et tué dans des conditions atroces. Si leur révolte et leur dégoût sont légitimes, cela a-t-il sa place ici ?  

Si certains se perdent ici en considérations assez éloignées du sujet, d’autres parviennent à dire l’indicible. Du génocide d’abord, du « plan » : où David Hazan explique que le viol était une arme de masse, pratiqué généralement par des Hutus atteints du VIH pour contaminer massivement. Où l’on apprend que 90% des femmes rescapées ont été violées et que 70% d’entre elles sont contaminées par le VIH.

David Hazan fait remarquer également, avec beaucoup de justesse, que les rescapés ont souvent plus de remords que leurs bourreaux. Ils se sentent coupables. Coupables de vivre, d’exister, coupables d’être encore là.Et cette douleur qui tourne en boucle et qui n’a pas de fond : « L’angoisse des naufragés est avant tout métaphysique. La disparition de leur monde a créé un vide absolu. C’est une tautologie, mais il faut en tirer les conséquences : leur douleur n’a pas d’objet et tourne à vide. Elle est incurable. »

Et puis il y a cette ignominie de la « réconciliation nationale » : où parce que l’Etat ne peut incarcérer 10% de la population ( le nombre de participants directs au génocide), on répète aux survivants que le « Rwanda doit tourner la page ». Et se cotoient ainsi, dans le même village, bourreaux et victimes.C’est aussi ce que développe Frédéric Encel : « le système des gacaca a pu paraître souvent kafkaïen et au moins inefficace »

Le pouvoir, lui, tire avantage de cette catharsis : en premier lieu, si le FPR emprisonnait tous les coupables, quelles seraient les réactions de leurs centaines de milliers de fils ? Moins vives sont les rancoeurs et moins forte est la contestation du régime. Enfin, en concentrant les condamnés pour crimes de génocides sur des chantiers d’intérêt général, cela permet au gouvernement d’employer une main-d’œuvre bon marché.

Et quand Gaston Kelman évoque le village des orphelins de Kimironko, que chacun raconte son « chemin de machettes », l’émotion est palpable, presque tangible.  Au final ce livre aura un grand mérite : témoignage pluriel, rencontres vécues différemment, angles qui se confrontent, mémoires qui se font face, chacun finalement arrive à la même conclusion :

A ce niveau d’horreur résolument impensable, à ces confins de l’absurde où la vileté humaine est à son paroxysme; à cet horizon pourtant bien réel où l’on déshumanise l’autre, le dépouille de sa dignité pour pouvoir tuer, sans pitié, sans remords, le cafard d’un coup de machette…

…chacun fait face à la même difficulté, de raconter, de dire, de penser, de rationaliser, la barbarie en marche. Impossible de dire. Comme le relate Souâd Belhaddad « L’impuissance de la parole. (…) Terrible d’admettre qu’un génocide ne peut se dire, ne peut s’écrire. On voudrait rendre compte de son inouï. Mais cet inouï est tel, justement qu’on ne peut en rendre compte. » 

Impossible en effet de penser la monstruosité du meurtre de masse. De l’automatisme des coups de machette. Des bébés pilés dans les mortiers. Des femmes violées et liquidées. De ceux qui courent, et se firent trancher la tête en pleine fuite. Et des cadavres, que les Hutus donnaient à manger aux chiens. Des cafards, disaient-ils. Et tout ça en 90 jours seulement. En bruit de fond, la sinistre radio des 1000 collines, endoctrinant, appellant au meurtre et à la déraison. Difficile de penser CA.  

Quand on parle de génocide on entend souvent dire « C’est inhumain ». Et pourtant, les bourreaux sont du même sang que les victimes. Ils respirent le même air que nous. Ils appartiennent inexorablement au genre humain.

Et c’est cela qui nous rend la vérité si insupportable.

 Notre humanité porte en elle la barbarie. Une insoutenable barbarie.

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5 Réponses to “Rwanda: des chemins de machettes”

  1. okamiren said

    Pas d’illusions; l’humain en tant qu’espèce est une aberration que seuls les individus rendent parfois viable.

  2. okamiren said

    Sous toutes réserves quand à la validité et à la précision, et sans tenir aucun compte du coté aseptysé de telles informations.

    En tant qu’initiation au coté sombre du genre humain…

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_massacres

  3. La barbarie n’est rien d’autre que l’Homme quand il est assuré d’agir en toute impunité…

  4. ange said

    A voir, à lire, « j’ai serré la main du diable » de Roméo Dallaire, commandant des nations unies pour l’assistance au rwanda. un homme qui malgré sa méconnaissance de la politique africaine a éssayé de sauver des vies durant le génocide. il à lancé des s.o.s multiples à l’onu, mais n’ayant aucun intérêt stratégique; ils ont laissé le massacre se dérouler. une « belle » histoire de nos chèrs politiciens qui gouvernaient ou gouvernent ce monde. heureusement qu’une poignée d’hommes présent sur terre se battent pour une justice, aussi minime soit elle…

  5. jahi said

    Salut Sonia,

    j’ai découvert avec plaisir ton blog via le groupe Facebook du
    FOJIM – Jeunesse à Identité Plurielle (http://www.facebook.com/group.php?gid=23026341976)et me suis rendue compte que tu t’intéressais au Rwanda aussi!
    Continue à écrire, c’est important de dire que l’identité plurielle est une chance.
    Et pour la commémoration du génocide cette année, j’espère que tu seras des nôtres…

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