Apocalypse now

juillet 31, 2007

medium_kertez-paris-ete-orage_2.jpgLes pluies à Dakar font remonter toutes les odeurs de la terre et de la mer dans les rues. Les routes sont inondées. Les gens se terrent. Les parapluies se font timides. Les gens ne se parlent pas mais savent tacitement que ce jour n’est pas un jour comme les autres. Première vraie pluie depuis un an, pluie drue et intense, pluie grasse qui épuise la misère. Des visages d’enfants baignés d’eau, des pagnes de femmes à retors, un voile de brume sur la ville et la chappe de plomb qui régnait sur la ville fourneau se dissipe enfin…  

La pluie prend possession des imaginaires.

 Je ferme les yeux et je ne suis plus au bureau. Devant la vitre qui dégouline de pluie, je refais demain. Et si la pluie ne cessait plus ? On m’apprendrait l’apocalypse et je le vivrais bien. Je me dirais que j’ai vécu. Je n’aurais pas peur de mourir.  Le monde sera dans une intense déperdition. On se fichera de tout. Demain sera peut être le dernier jour. C’est une douce apocalypse qui fera loi.

Les gens délaisseront les bureaux, les bars seront pleins à craquer, les filles seront belles à damner nos saints. On fera l’amour sur les zincs, de scotch abreuvés et de tabac nous serons. Enfin, l’homme réalisera qu’il va mourir. Demain nous ne serons plus là, mais aujourd’hui dansons. La pluie nous lavera de nos doutes, de nos vices, de nos actes manqués.

Il faudra rattraper le temps, sauver le présent, exorciser nos passés. Il n’y aura plus d’avion, plus de train, plus de routes à prendre. Nous serons assignés à domicile, condamner à exister, nous ne pourrons plus fuir.  Nous serons plein de regrets, parfois de remords. Certains ne pourront rien rattraper. Il sera trop tard.  On pleurera et on embrassera les nôtres en nous disant qu’on ne les a pas assez aimé. On aura une envie folle de faire l’amour, de jouir de tout et tout de suite. L’ombre folle de Thanatos surplombera nos consciences.  

Moi je me mettrai sous la pluie. Je laisserai l’eau me dévorer et me déposséder. Je me laisserai noyer dans un ultime sursaut de libre arbitre. Je penserai à ma vie que j’ai menée à coups de tafs, que j’ai fumé comme une cigarette sans filtre et que j’ai consumé par tous les bouts possibles et inimaginables. Je penserai aux valises de livres qui ont rempli mon imaginaire. Aux litres d’alcool qui m’ont revigorée. Aux quintaux de pages que j’ai écrites. Aux gens qui me sont précieux. A ceux qui sont trop rares. A ceux que j’aime plus que moi-même. A ceux qui ne souriront jamais devant cette même pluie. A ceux que je n’aurais pas réussi à dérider. Je penserai à mes valises que j’ai trimballées partout. Aux villes où j’ai vécu et où j’ai été partout étrangère. Je penserai à ma vie qui m’appartient si peu et tant à la fois. Cette vie, insolite, imprévisible que je modèle, que j’analyse, que je décortique,que j’écornifle, que je prédis, que je torture, Cette vie qui me fait tantôt reine, tantôt esclave; Cette vie qui me dit merde, puis me dit pardon;  Un jour spectatrice, le lendemain actrice; Aujourd’hui un cirque, demain un tapis rouge.

J’ai perdu le sens de la mesure le jour où je suis devenue lucide.  

Dehors il pleut. Nous ne mourrons pas demain. Les bureaux sont remplis. Les avions décollent. Les supermarchés sont ouverts. Les gens se pressent. Le monde est en marche. Toujours. Qu’importe la guerre, le sang, les trahisons, la bassesse de nos âmes. Le monde est en marche et se fiche des remords.  

Et personne ne se retourne. Et personne ne s’arrête. L’humanité creuse sa tombe dans la plus grande insouciance. Les empreintes que nous laissons nous seront fatales.Gonflé d’orgueil et de vanité, nombriliste et déchu est le monde,Qui, microcosme dans l’univers, se contrefiche d’être une civilisation mort-née.   

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4 Réponses to “Apocalypse now”

  1. Lady Zee said

    Soufflée par la beauté de ton texte. Je ne commente pas, ce serait le blasphémer.

  2. Ulysse said

    Salut sonia,

    Excuse moi de prendre ainsi d’assaut ton blog, mais c’est le seul espace cybernétique sur lequel je peux me livrer sans avoir des pop ups intempestifs du dernier clip de MPocora…
    Tu comprends donc mon désarroi et ma gratitude pour ton entreprise que ma paresse me retient de plagier.

    J’ai choisi de répondre à cette missive qui je l’espère impregnera les âmes de nos blogueurs:

    « Qu’importe la guerre, le sang, les trahisons, la bassesse de nos âmes. Le monde est en marche et se fiche des remords. »

    Aujourd’hui j’étais plongé dans ma solitude du « jeune cadre dynamique » qui retourne au travail, en plein mois d’Août, en pensant à l’Eden fabuleux qu’était Dakar.
    De retour sur Toulouse, tout était vide: les bureaux, les rues, le périph, d’habitude saturé, était désert.
    J’étais seul dans mon bureau cloisoné, seul au self, seul dans mon appart. Aussi ai-je décidé de me faire violence, de briser ma cloche et d’aller en ville me détendre l’esprit et l’estomac avec un bon brownie (spécialité typiquement toulousaine!)

    A la vue de ce brownie pathétique, dans cette assiette trop grande, et la chaise en face de moi désepérément vide, j’eus la nausée.
    Il fallait vite que je retrouve ma télé…ma compagne de substitution!

    Entrant dans ma résidence, je remarquai la petite vieille du troisième étage sortant d’un taxi. Dans mon désir fou (et presque coupable!) de parler à quelqu’un,pour la première fois, je lui prêtai attention.
    Le spectacle était tragique, répugnant: couverte de sang, un oeil au beurre noir et une grosse cicatrice au front, elle s’excusait presque de son état et me remerciait de lui avoir tenu la porte de l’ascenseur.
    Elle m’expliqua en pleurant qu’elle avait dégringoler les escaliers en voulant descendre ses poubelles…
    Et je compris ce qu’étais la solitude. Elle me claquait au coeur comme un fouet, m’explosait en pleine tronche.
    Et je fus pris de rage. Une rage contre moi même, contre cette sociéte où l’essentiel est d’avancer sans prêter attention aux pauvres octogénaires qui se tuent dans les escaliers…

    La vraie solitude c’est avoir 80 ans et d’être obligé d’appeler un taxi pour aller à l’hôpital, après avoir manquer de se tuer en essayant de descendre les poubelles.

    La vraie solitude c’est de dire merci aux « petits pourris égocentiques de cadres dynamiques » qui ne vous regardent que lorsque vous avez du sang sur les mains.

    La vrai solitude c’est d’avoir à exhiber ses plaies et ses malheurs, comme un monstre de foire, pour attirer la compassion.

    Cette société cannibale, vorace du malheur des autres et d’un bonheur lointain, factice, individuel et terne…Je la hais.
    Je la hais comme je me suis haïs ce soir là, car j’étais un pur échantillon de la plus grande plaie de ce siècle: l’individualisme.

    Cet évènement était peut être salutaire, car pour la première fois, j’ai vu la bassesse de mon âme et le monde en marche se foutant des remords.

    Demain je retournerai voir la vieille. Dans ses plaies je verrai, plus clairement que jamais, les stigmates des faiblesses de mon âme.

    A méditer

    M.T.K.

  3. identites said

    Mehdi, j’espère que l’absence de pop up n’est pas la seule raison de ta présence sur mon blog!
    En tous cas , n’hésite pas à le prendre d’assaut autant de fois que tu veux, surtout si c’est pour écrire des textes aussi torturés et beaux que celui ci, qui était, lors de ma lecture hier nuit en rentrant de l’ozio, comme une bulle d’humanité salutaire… 🙂
    Ps: mes amitiés à cette tendre et émouvante vieille dame avec qui tu partageras peut être, ton prochain brownie…

  4. kiko1 said

    Wow quel texte!!! Bravo.

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