Coup de foudre littéraire: « La physique des catastrophes » de Marisha Pessl

octobre 14, 2007

pessl.jpgOn ne rencontre de ses grands romans que quelques rares fois dans sa vie de lecteur. On le lit avidement, on s’y prélasse, on lit entre les lignes, on emprunte des chemins de travers, on s’y oublie. Et pendant toutes ces heures, où l’écrivain a réussi ce miracle : créer un pont familier entre lui et nous ; nous sommes tour à tour curieux, étonnés, ravis, émerveillés et puis finalement, reconnaissants. Marisha Pessl, en publiant « La physique des catastrophes » (Special topics in calamity physics), lance un chef d’œuvre dans la sombre mare de l’industrie du livre, un chef d’œuvre, qui, soyez en surs, ne sera que le premier opus d’une œuvre rare, inédite.A 27 ans seulement, Marisha Pessl, jeune américaine de Caroline du Nord, voit son roman sélectionné par le prestigieux New York Times Book Review et a recu de prestigieux prix littéraires.

 Quid de cet OVNI littéraire si réjouissant ? A la fois roman d’apprentissage et thriller, fable contemporaine et leçon de littérature, Marisha Pessl nous livre un roman gigogne, inclassable, lumineux et jouissif. Son héroïne, Bleue van Meer, est une brillante adolescente, dopée aux ouvrages savants depuis l’âge des biberons, dotée d’un père incroyable, une sorte d’universitaire excentrique et exigeant, politologue avéré mais pédagogue raté. Sa mère étant morte dans des conditions non élucidées, Bleue grandit avec ce père fantasque, avec qui elle parcourra le pays d’est en ouest, au gré des mutations professionnelles de son père dans des petites universités d’État. Avec brio, l’auteur rend compte de cette exquise relation père/fille, parsemée de références littéraires (pour la plupart inventées), fondée sur des discussions dignes de praticiens chercheurs en goguette.

A son entrée en terminale, l’extravagant patriarche décide de poser besaces et valises à Stockton en Caroline du nord pour – chose unique- y séjourner toute l’année scolaire.  C’est ici que vont se jouer les merveilleuses et insolites aventures de Bleue. Elle y rencontre la mystérieuse Hannah Schneider, professeur vénéneuse, opaque et fantasque. Alors qu’elle a toujours été l’intello de service, elle se fait introduire dans le prestigieux groupe des Sang Bleu, l’un de ces petits clans populaires et pédants qui dictent et érigent de codes aux masses impropres du lycée. Avec brio, Marisha Pessl narre ces irracontables épopées de bahut, avec un charme et une verve impressionnante, et à grand renfort d’humour et de finesse, critique la société américaine, le milieu des lettrés et des universitaires , la jeunesse de l’american dream.  

Si cette première partie de ce roman fleuve ( 613 pages) relève essentiellement du roman initiatique à l’américaine, Marisha Pessl parsème d’ores et déjà d’indices et d’anecdotes qui nous oriente sur une autre piste. Telle une poupée russe, La physique des catastrophes se dérobe à la classification, et au fil de l’intrigue, passe du roman initiatique au roman noir, défiant les genres et l’hermétisme. C’est la mort du professeur muse Hannah Schneider qui va plonger la vie de Bleue van Meer dans le doute et les interrogations. Sa vie, jusqu’alors scandée par les joutes oratoires avec son père, se débobine comme une pelote de fil. Mort, mensonges, manipulation se succèdent et Bleue s’aperçoit que sa vie n’est qu’un vaste puzzle dont elle ne maîtrise finalement ni les ressorts ni les desseins.  

Conteuse prodige, éclectique magicienne, Marisha Pessl nous tient en haleine sans jamais emprunter à quelque registre. Avec un style singulier, un humour décapant, une foultitude de références littéro-burlesques, elle impose un roman générationnel, voire transgénérationel.  Le discours final de Bleue, nommée major de promo, à la traditionnelle cérémonie de remise des diplômes est l’apogée de son style percutant.

Dans ce morceau de choix de la littérature américaine, sarcastique et opiniâtre, Marisha Pessl fait de la philosophie sans en avoir l’air. Prodiguant conseil à la cohorte de frais et moulus diplômés qui l’écoutent, l’improbable Bleue leur exhorte de suivre la ligne de conduite du poisson rouge. « Un poisson rouge est capable de survivre en plein hiver dans un étang gelé. Ou bien dans un bocal qui n’a pas vu de savon depuis des années. Et, même laissé à l’abandon, il met trois ou quatre mois à mourir. »

 « Mais le plus incroyable chez le poisson rouge, c’est sa mémoire. On le plaint de n’avoir qu’une mémoire de trois secondes, d’être à ce point dépendant du présent – or c’est, au contraire, un don. Car il est libre. Il ne souffre ni de ses faux pas, ni de ses erreurs, ni d’une enfance perturbée. Il n’a pas de démons intérieurs. Son placard ne contient pas le moindre squelette. Et je vous le demande, quoi de plus drôle que de découvrir le monde trente mille fois par jour ? Comme c’est bon d’ignorer qu’on n’a pas vécu son âge d’or il y a quarante ans, quand on avait encore tous ses cheveux, mais il y a seulement trois secondes, si bien que, en fait, cet âge d’or n’a pas de fin. » 

« L’âge d’or. » Trois secondes. « Encore l’âge d’or. » Trois secondes. « Toujours l’âge d’or ». 

Voilà le miracle Pessl. Nous faire rire, nous faire pleurer et nous faire apparaître, entre les lignes, entre nos innombrables sourires, un succulent chemin de lumière, une délicieuse leçon de vie, que faute d’être un poisson rouge, on n’oubliera pas…

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7 Réponses to “Coup de foudre littéraire: « La physique des catastrophes » de Marisha Pessl”

  1. La France se drape dans cette exception culturelle qui me fait tant rire, mais il faut bien reconnaitre que l’exceptionnelle littérature vient plus souvent de l’Amérique…

  2. Ulysse said

    Salut Sonia,

    Merci pour cette critique qui nous plonge dans un aquarium bien singulier.
    Ce livre a reçu les éloges d’une foule de critiques et le magazine Lire lui a décerné une mention spéciale, il me tarde…
    Pour ceux d’entre vous (comme moi) qui aiment les contes un peu surfaits 🙂 avec de belles descriptions du désert et de rêves orientalistes tellement révolus qu’ils nous laissent nostalgiques, je conseille Caravansérail de Majdalani. Ce n’est pas un grand livre mais c’est bien écrit et plutôt dépaysant.
    Le prochain sur ma liste Palestine de Hubert Haddad je crois.

    MTK

  3. Hady Ba said

    Hello,
    Merci d’en parler, j’en avais pas du tout entendu parler alors que ça a l’air génial comme livre. Je vais garder ta critique dans un coin de ma tête et éviter obstinément de l’acheter jusqu’à ce que j’aie un peu plus de temps puis je me précipite à la Fnac…en te bénissant bien sûr

  4. identites said

    Tant mieux si ça vous incite à le lire 🙂 Faites moi part de vos impressions dès que vous l’aurez lu!

  5. @ Identités:
    Sur l’extrait concernant « la mémoire du poisson rouge ».
    Sarcasmes et ironie n’est-ce pas? 3 secondes, ou trois siècles, une simple question d’échelle temporelle, trois petits siècle et la mythification d’une culture pourtant si légère, une culture rêvant d’éternelle jeunesse, tout compte fait bien narcissique et renfermée sur elle même comme une adolescente immature, Amérique, ô Amérique, quand viendra le jour de la sagesse?
    Le poisson rouge est amnésique, tout comme l’histoire états-unième par exemple. Oublieuse de ses génocides pourtant si cruels et aboutis, oublieuse de ses principes fondamentaux et de son histoire encore fraiche. Ce livre me semble du coup encore plus profond…

  6. identites said

    @ BrainDamage: Je ne l’aurais pas vu sous cet angle politico historique. L’amnésie gouvernementale n’est pas l’apanage seulement des Etats-Unis. Chacun réécrit l’histoire comme ça l’arrange.
    J’y vois plutôt une ode à l’instant, à toute cette infinité de promesses qui s’offriraient à nous si nous parvenions à occulter hier et oublier demain.

  7. beabab said

    Je viens de finir « la physique des catastrophes », et oui, je ne suis pas du genre précoce comme Blue.

    Je suis de ton avis, c’est ce pont familier qui m’a tant plu dans ce livre et je partage à quelques mois-lumière près ta critique
    enthousiaste.

    mais l’espace temps, comme qui dirait Einstein…

    Que d’humour dans ce livre, et les références inventées sont souvent d’une drôlerie. Cette réflexion entomologiste sur les humains, adolescents que nous fûmes ou adultes que nous sommes.

    Ce roman part un peu dans tous les sens, et il faut tout de même
    s’accrocher aux cents premières pages tant l’auteur ne nous mène pas si vite à la pourtant première introduction d’une mort dèjà annoncée.

    Et comme le poisson rouge, il faut relire de suite « l’introduction » qui prend alors toute sa saveur, un roman sans fin.

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