Rufin, passeur de frontières

mars 27, 2008

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« Un léopard sur le garrot » : on aurait pu titrer dans la presse « l’opus de l’homme à multiples casquettes » et ça aurait déplu à tout le monde. On aurait pu reprocher à l’homme d’être un hédoniste convaincu et de passer tantôt de la médecine tantôt à la diplomatie et d’emprunter toutefois ces chemins de traverse que sont l’humanitaire. On aurait pu s’attendre à une autobiographie ronflante empreinte d’un ego bien assis et s’ennuyer d’un portrait auto complaisant et flatteur d’un homme qui se rie des catégories et déplace les frontières. Il n’en est rien.

 Le livre suscite l’enthousiasme, l’étonnement. Et où vient l’étonnement, commence le plaisir.  Pour tout lecteur pas trop lambda qui prend la peine de lire entre les lignes, Rufin est d’un humour décapant. Et il énerve forcément. Car sous couvert d’une candeur maîtrisée et charmante, il démonte un à un tous les mythes qui façonnent la société française: la suprématie du médecin, l’idéalisme de l’humanitaire, l’engagement du politicien, la neutralité du diplomate. Là où on aurait pu l’attendre nombriliste et mondain, Rufin ne parle de lui que pour parler d’autrui. Sa prose entière est matière à l’Autre, généreuse, désintéressée, solaire ; ce livre est une véritable poignée de main, que dis je une étreinte ! , que le polyvalent humaniste nous tend s’excusant presque d’avoir tant à raconter.  

Car l’homme est drôle et brillant. Sous sa plume précise et consciencieuse, les anecdotes prennent la tournure de vaudevilles, les drames humains deviennent les aventures d’un autre temps. Et il le dit lui-même lorsqu’il faisait médecine : «  J’ai appris les questions d’internat comme des tragédies (…) Ainsi l’embolie pulmonaire commençait-elle par la phrase célèbre qui décrit la phlébite de la jeune accouchée : « La femme se lève, pousse un cri et meurt. »  Et que dire du crâne de Ravachol, l’anarchiste, dont le crâne dans un bocal fut présenté comme une offrande à une jeune fille descendante de Karl Marx ?! Que d’épopées drôlissimes et burlesques ! 

Rufin lance le ton. Derrière le minuscule, le quotidien, le trivial de l’homme ; Rufin plante l’Humain, fatalement dans le décor. Chez Rufin, la vie est théâtre et l’homme est acteur. C’est peut être pour cela que la vie lui va si bien. Sous le masque de l’homme de science, le rationaliste, se cache l’esthète, le créateur, qui voit derrière les petites peines et les petits riens du quotidien pointer un monde immense, pittoresque, littéraire, romanesque à souhait. Quand Rufin nous parle des affinités des médecins en fonction des différentes pathologies, on rit sous cape. Mais quand il dénonce, avec nuance et empathie, les travers de la médecine moderne qui parfois vole la mort de certains malades, on réalise. Et quand il parle de la mort, il en parle avec justesse. Il écrit «  J’ai fait trop de chemin dans mon propre corps pour ne pas y sentir quelques fois rôder la mort. »Qui peut comprendre cette phrase et l’aimer sans avoir lui-même fait l’expérience de certains vertiges autant salutaires que destructeurs ?  

Rufin est profond, mais il le dissimule bien. Si bien que les médias, parfois, diront que son livre est réservé à un public d’ « initiés ». Bien sur qu’aux yeux du plus grand nombre, de ceux qui ne sauront lire en braille, ce livre ne serait ni plus ni moins que le récit banal d’un cheminement personnel qui aurait mené de la médecine à l’écriture. Et pourtant… Que le processus est complexe. Comme la route est longue et sinueuse. Comme les choix que l’homme a fait ne peuvent être empreints que d’une absolue et insoutenable intransigeance envers la vie et ce qu’il s’impose.

Quand il nous dit que « le salut s’est fait par étapes », on comprend le role déterminant de Michel, l’ami anti conformiste qui fit entrevoir au consciencieux étudiant en médecine les portes de l’imagination et du grandiose. Il y a toujours des rencontres déterminantes dans le chemin de l’homme qui cherche.

 Puis il y a le chemin sinueux qui le mènera de la médecine d’hôpital à la médecine humanitaire, qui la mènera elle-même à la diplomatie, et entre ces routes folles, un seul fil rouge, toujours le même, l’indissociable de l’humain et du vrai : l’écriture.  

 Et Rufin est un grand écrivain. Certes il ne rentre pas dans les cases. Sûrement il dérange et suscite l’envie, voire le mépris. Quand il nous parle de ce dédain que les pseudos hommes de lettres semblent lui vouer, car il sera toujours pour eux médecin avant d’être écrivain, on imagine ce milieu sectaire et rangé du monde des lettres. Quand il évoque son souhait d’avoir fait une thèse de sciences politiques sur l’humanitaire et de sa discussion avec son pressenti directeur de thèse qui conclut en disant qu’il en tirera un article, on imagine tout aussi bien le milieu universitaire et de la recherche. Ce monde fait de codes et de passes droit où le réseau est maître mot et où finalement tout n’est que politique.

Et quand il abolit les frontières, faisant un diagnostic d’une main, signant un autographe de l’autre, Rufin nous parle de mélange de genres. Mais c’est plus que ça.  Rufin est l’homme des allers retour. Entre lui et les multiples lui. Rufin vit les vies, toutes les aventures que son imagination et son talent sont en mesure de lui donner. Et il les vit pleinement.

Son écriture est à l’image de l’homme : libre. Oui il est libre de circuler dans ces terres trop souvent vierges de la pensée, où le dogme est étranger, où le stéréotype n’existe pas, et où la seule religion qui subsiste est une foi dans la vie. Et puisqu’il le dit lui-même si bien : «  Je crois fermement à un au-delà dans le présent, un domaine situé non pas après la vie mais derrière elle. Qu’on l’appelle le rêve, l’imaginaire, la création, il existe et je le fréquente assidûment. »  

Monsieur Rufin, il y aussi un livre dans votre livre, et c’est celui là que j’ai lu car c’est dans cette voix(e) que je me suis reconnue, celle qui fait qu’on écrit et qu’on vit non pas pour se raconter mais car l’insoutenable nécessité d’écrire nous prend à la gorge et que l’on est obligés d’abdiquer car l’on se trouve être : « rongé d’un mal sans nom , comme d’un léopard sur le garrot. »

  

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Une Réponse to “Rufin, passeur de frontières”

  1. Je me souviens d’un long reportage qu’avait fait la télévision (je ne sais plus sur quelle chaîne) à l’occasion de son prix Goncourt, où un journaliste l’avait filmé tout au long d’une de ses journées. J’y avais fait la connaissance de ce que les humanistes appellaient un « honnête homme ». Attachant, simple, un humour très fin, etc etc…
    A part ça, j’ai terminé il y a peu la lecture du plus grand roman que j’ai lu depuis fort longtemps : « Même le mal se fait bien » de Michel Folco. Ciao

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