Corps volatils, prix goncourt du premier roman

avril 27, 2008

On sort de ce livre comme l’on sort d’un coma éthylique. Fébrile, hagard, forcément patraque. Corps volatils est le premier roman de Jakuta Alikavazovic, normalienne de 28 ans, alchimiste forcené qui fait des ces pages un livre brasier et nous offre une lecture extatique.

Les âmes sensibles s’abstiendront de faire ce voyage en eaux troubles, car ici on cause mélancolique, de névroses et d’anxiolytiques.

 

Estella et Colin, se retrouvent des années après dans un Paris apocalyptique, embué de pluie et noir de suie. Enfants, ils étaient voisins ; aujourd’hui jeunes adultes ils renouent névrotiquement le fil rouge d’une mémoire  abandonnée.

Estella, et on ne peut s’empêcher de penser à l’entêtante héroïne de Dickens, est le premier grand amour de Colin, sorte d’icône sarcastique et absurde, qui marche sur le fil du rasoir perpétuellement. On l’imagine, belle, négligée, absente, menant à la baguette un jeune homme à sa merci. Colin, empathique et affable, est livreur d’amphétamines dans le tout paris noctambule et, à ses heures perdues, bachote sa thèse. Il se laisse entraîner, noyer, dans le délire obsessionnel d’Estella, qui tente – des années après – de comprendre les derniers jours de son père, John Volstead ,écrivain fou et mythique qui se suicida. L’homme était cet espèce d’esthète, ayant écrit une œuvre incroyable mais n’ayant plus jamais qu’écrit que ça, vivant dans sa cave, déplaçant invariablement et compulsivement les livres de sa bibliothèque, virant moitié fou sous les yeux idolâtres de Colin et Estella.

 

Dans cet univers halluciné, Colin est cracheur de feu, Estella a les lèvres bleutées par des litres d’encre ingurgités. Ils se retrouvent tantôt à des fumeries d’opium, tantôt dans la maison de famille de John Volstead, en quête. Ils s’acharnent ici à déchiffrer des signes inaudibles, dans un jeu de piste infernal, nauséabond, malsain où chacun pris avec ses névroses ne peut sortir indemne. Leur équilibre précaire tient la route jusqu’à ce que Quentin, l’ami de Colin, dandy cadavérique, rentre en scène.

 

Voyage en éther, descente aux enfers, trio passionnel ; c’est une quête cathartique que nous livre Jakuta Alikavazovic. Dans ce roman souffreteux, dont on peine à reprendre notre souffle, assailli par l’atmosphère de plomb qui se tisse ; le lecteur se démène et cherche lui aussi les cadavres dans le placard. Pourtant pari risqué pour un premier roman de prendre en otage son public sur des thèmes aussi casse gueule ( le deuil, le trio amoureux, l’obsession) ; l’auteur s’en sort avec brio, nous faisant presque jouir de cette ambiance délétère.

 

Il y a de ces livres qui déteignent sur le lecteur. Et quand on lâche des mains l’histoire exorciste, un peu des personnages surgit en nous même, et l’on se surprend la pupille dilatée et le cheveu hystérique, à compter les fantômes qui nous séparent de nous-mêmes. Et dieu sait qu’ils sont nombreux….

Publicités

2 Réponses to “Corps volatils, prix goncourt du premier roman”

  1. Ulysse said

    J’ai l’impression que je ne sortirai pas indemne de cette lecture, aussi m’abstiendrai-je pour l’instant.
    J’aime bien ce que tu décris dans les dernières lignes de ta critique. C’est vrai: il y a de ces livres qui prennent même possession du lecteur et cela peut s’avérer dangereux…Quand l’âme du livre côtoie la réalité du lecteur, mieux vaut que le livre soit un super livre d’aventures au bout du monde à la recherche d’un trésor inca égaré:) Je préfère confondre ma voiture avec le Nautilus et naviguer à travers les mers plutôt que sombrer dans un univers de névroses en tout genre 🙂

  2. identites said

    Ca dépend… moi j’affectionne tout particulièrement les névroses littéraires, surtout lorsqu’elles donnent matière à réfléchir.. 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :