E-Generation: le monde en 2.0

mars 12, 2010

Quand IP 212.85.150.134 s’est connectée sur Skype ce matin, elle a pu vérifier en jetant un coup d’œil furtif sur ses contacts en ligne, qui était allé au travail avant elle, qui arriverait sur le tard, ou qui –hors ligne- faisait peut-être l’école buissonnière.

IP 78.153.252.34 a ouvert sa page Facebook, et la première question qu’il s’est posé, les mains moites et le cœur hyper alerte, était de savoir si la petite nana dont il avait bien aimé la photo à la moue malicieuse, avait répondu à sa friend request.

IP 194.153.205.26 a envoyé un email à IP 172.31.255.254 pour lui signaler son envie de copuler.

IP 172.31.255.254,au même moment, téléchargeait  son 100 000ème album, issu illégalement du net, mais qui lui permettait d’arborer une robe de critique rock, à moindre frais.

IP 34.208.123.12, et IP 191.255.0.0 se croisent sur « chatroulette », une sorte de roulette russe virtuelle, où l’on ne joue, non pas sa vie, mais la probabilité de chatter avec un infini crétin, au hasard du programme.

IP 172.31.255.255 guette sur le site de gossips de Perez Hilton, les photos prises sur le vif de la dernière starlette de série B juchée sur Louboutin, starbucks à la main.

IP 192.168.255.255, lui, traficotait les adresses mails d’un employé de banque et détournait de quoi se payer des vacances au soleil.

IP 192.168.1.1 publiait sur tous les moteurs de recherche possibles, les photos de sa dernière petite culotte rose, et, ravissant les pervers, elle se payait ses frais d’université.

IP 192.168.0.50, DRH d’un grand groupe, googlisait toutes les personnes qu’il recevait en entretien de recrutement. A la moindre photo hasardeuse sur facebook ou référence occulte à un club d’adorateurs gothiques ou de sympathisants d’extrême gauche, il deletait la personne de sa base de candidats.

IP 170.17.255.252, lui, refaisait le monde  à sa manière et racontait sa nouvelle vie, son année sabbatique, salvatrice, sur un skyblog haut-en-croquis-de-Shiva ; qui l’avait emmené de saint germain à katmandou.

IP 212.90.140.134, conducteur de train, obèse et chauve, devenait chaque nuit sportif de haut niveau et esthète aux yeux clairs, sur Second Life où il avait déjà 8 maitresses, lui qui, aujourd’hui encore, est puceau.

IP 34.207.123.10 chaque soir ne peut s’empêcher d’envoyer un message de bonne nuit à tous ses followers sur twitter, pour les avertir qu’elle va se mettre au lit.

IP 78.155.250.34 , elle, se donne bonne conscience en prêtant 20 dollars à un site de peer to peer qui assure que l’argent servira à construire un puits dans un village désertique et pauvre, en Afrique of course, privé d’eau.

IP 194.148.205.38 prend l’habitude de poster toutes ces vidéos de concerts improvisés au fil de ses jours sur son myspace, se fait repérer par un chasseur de talents online, et se retrouve en haut des charts, milliardaire en 6 mois.

Le blog de IP 194.153.205.26 est décortiqué chaque jour car la fashionnista  est passée maitre dans l’art de jongler entre les infinies contradictions des tendances, des it bag et des charity bag, de la slow fashion à la show off attitude, ou du pantalon carrot contre sarouel.

IP 90.42.252.202 cherche du travail sur le net. Par une gymnastique astucieuse, il a réussi à être dans la 1ere page de recherches sur google quand la personne tape économiste+birmanie+agricole. (Surement quelqu’un qui a fait une thèse sur l’économie rurale en Birmanie…)

On pourrait répéter l’anecdote à l’infini. Le net a fait de nous des machino-dépendants qui zappons, toujours plus vite, toujours plus loin, dans le dédale des informations, recherchant des stimulis perpétuels, taggant et détaguant à tout va, twiterisant le buzz, skypant de jour comme de nuit, forwardant à foison, bêtifiant sur youtube, égotrippant sur nos blogs, et finalement requestant l’impossible…La E Generation, la notre, et surtout vous qui direz « Techno-dépendant ? Moi jamais ! » passe au moins 10 heures par jour derrière un écran, défie le monde par pixel interposé, clique et reclique à l’infini. Par un effet de divertissement et d’illusion d’instantanéité perpétuelle, le web 2.0 nous détourne de la réalité, de nos états d’âme, de nos moi profonds, et nous tend un miroir de nos quotidiens, édulcorés où nous avons réduit nos relations humaines au facebookisable, et où il est de bon ton de se masturber l’égo en pondant des statuts incongrus.

L’énergie et l’entrain, ou la paresse et l’ennui, engagés dans ce doigté frénétique de la souris ou au trackball translucide du blackberry, fécondent et génèrent des valises de lassitude et de non-émerveillement du monde.

La E Generation nous a, d’une certaine manière, robotisés. La lumière bleue, jaillissant de nos écrans LED nous étourdit. Le bruit sournois intempestif de nos doigts sur le clavier, « Ah regarde je tape sans regarder ! » est devenu un ronronnement mécanique et automatique que l’on n’entend même plus.

Si Camus était encore de ce monde, peut être aurait-il comparé la dépendance internet à la montagne de Sisyphe. Sisyphe, puni des Dieux,qui chaque jour, s’astreint à la même tache, pousse une pierre en haut d’une montagne, qui une fois au sommet retombe. Et nous, chaque jour, fidèles au poste derrière nos ordis, cliquant et recliquant fanatiquement, guettant toujours plus de surprise, d’adrénaline, de plaisir, de sur-information, et  devenant toujours  un peu plus, d’insipides avatars de nous-mêmes.

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