Du Jasmin au Baobab…

janvier 28, 2011

 Qu’est devenu le pays de mon enfance ? Il est défiguré, détourné, transformé. Corrompu et souillé jusqu’à la moelle. A grands renforts de grues et de truelles, on construit à plein « régime » la façade d’un pays dont dure sera la chute. Rien n’est assez beau pour faire de Dakar une vitrine à l’occidentale, un trompe l’œil de progrès. Des building poussent comme des champignons aux quatre coins de la capitale, comme un pied de nez aux règles de base de l’urbanisme. La corniche de Dakar est devenue la halte des nantis, où l’on shoppe dans les mall centers, se calfeutre dans un hotel 5 étoiles ou s’achète une résidence super luxe. L’asphalte est lisse et parfait, fraichement moulu. Les 4X4 se succèdent, tous plus insolents les uns que les autres. La statue de la Renaissance s’érige, anachronique, inerte, pointant la mégalomanie présidentielle vers le ciel. Qu’il est beau le pays de mon enfance ! Recouvert de paillettes, enduit d’un vernis de luxure et d’argent sale.

 Je ne retrouve plus le calme et la volupté d’antan. Les flamboyants, ces arbres aux fleurs orange, qui encadraient les avenues calmes et propres que je longeais pour aller à l’école, ont été rasés. Les visages lumineux et gais des ouvriers qui prenaient leur « ataya » dans une cantine de quartier. La simplicité qui régnait loin des fastes.. Je revois l’université Cheikh Anta Diop, qui était la gloire de l’Afrique, et formait de grands cerveaux. L’avez-vous visité aujourd’hui ? J’y ai erré, comme un zombie, dans les couloirs désaffectés de bâtiments sinistres et j’y ai croisé les regards hagards de tous ces futurs chômeurs. Et ces professeurs, désemparés, qui continuent d’enseigner, bon an, mal an, n’y croyant plus, pendant que quelques privilégiés fuient, appelés ça et là par des universités américaines, canadiennes, qui leur donneront les moyens d’exercer, vraiment.

Et pendant ce temps, au pouvoir, ils vantent leurs réalisations, gonflent leurs égos déjà surdoppés, paradent devant leurs routes, leurs autoroutes… Est-ce qu’on développe un pays avec du goudron et des péages ? Que fait-on des écoles et des hôpitaux ? Est-ce qu’une route donnera du travail au peuple ? Ou fera t’elle juste illusion quand les délégations internationales viendront de l’aéroport au centre ville, constatant réjouies, ayant l’illusion que sur ce circuit au périmètre réduit est représentatif de tout le Sénégal. Leur dira t’on à ces pontes de la politique internationale et des finances, ces gars de l’Arabie Saoudite et de la Chine, qui n’en ont peut être rien à faire d’ailleurs, qu’au pays une femme sur deux meurt en couche. Que la plupart des dispensaires des régions n’ont ni le matériel ni les compétences nécessaires pour pratiquer une césarienne ?

Quand dans les appartements douillets et luxueux de Gorgui, les dignitaires internationaux se régaleront devant d’opulents mets, constatant avec délice que le Sénégal est bien le pays que l’on vantait, le pays de la Terranga ; quand tous les splits du palais seront allumés, les lustres étincelants et les écrans plats allumés sans interruptions, pourront ils deviner que le pays a été quadrillé en zones vivant au rythme des coupures de la SENELEC ? Doit-on encore parler aujourd’hui de délestage, ou n’est il pas plus juste d’évoquer le terme  de rationnement ? Est-ce un signe de progrès qu’un foyer soit sans électricité pendant plus de 24 heures ? Quand la SENELEC nous exhorte à un comportement économe envers notre consommation d’électricité, nous fournissent ils la preuve d’une gestion saine et transparente de leurs services?

 Non, décidément je ne reconnais plus le pays de mon enfance. Car le Sénégal d’aujourd’hui n’est qu’un ersatz de développement. Un pays qui s’est développé à l’envers. Qu’importe les portables, l’accès à internet si les prix de produit de base augmentent quand les salaires stationnent. Qu’importe toute cette façade, cet african dream factice, quand dans les chaumières, on revient au moyen âge, faisant bouillir son eau pour se laver, s’éclairant à la bougie, stockant la nourriture qu’avec parcimonie. Combien de scandales faut il pour que le peuple n’en puisse plus ? ANOCI, FESMAN, SENELEC,… combien d’acronymes tachés de corruption ? Ici c’est la politique du ventre qui règne. Et ce n’est pas le ventre du peuple qu’on remplit. C’est celui de l’Etat, qui boulimique, s’engraisse des deniers publics. Quand quelques trublions se dorent au soleil et font leurs comptes en milliards, la masse, elle, cherche à survivre.

 Dans le pays de mon enfance, je me souviens qu’on mangeait du pain de singe, les pieds dans le sable tandis que l’on nous racontait des histoires et des légendes. Nos souvenirs sont peuplés de baobabs. Ces dignes arbres, tordus d’angoisse, comme nous rappelait Senghor, qui tendaient leurs bras vers le ciel et nous inspiraient, nous enfants, peur et respect. On raconte ici que c’est Dieu lui-même qui a planté les baobabs à l’envers et qu’ils abritent les esprits. Personne n’écorche un baobab. Mais là bas, dans leur palais, ils se moquent des baobabs. Et le pain de singe, ça fait longtemps qu’ils n’en mangent plus. Quant au sable que leurs pieds foulent, c’est plutôt le sable fin de Biarritz quand ils y partent en goguette. Et au château, on ne leur raconte plus d’histoires et de légendes. Non. C’est eux qui nous en racontent.

Mais, un jour, sois en sur, les baobabs se réveilleront.

 

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2 Réponses to “Du Jasmin au Baobab…”

  1. Jamil Assi said

    T’inquiètes pas va !
    On sait ce qu’ils font à Biarritz 😉
    Et comme tu l’as si bien dit, un jour les baobabs se réveilleront…
    Merci pour tes lumières 😉

  2. gigi said

    waouw , merci pour ce texte , c’est tout simplement vrai, et malheureusement la vérité se fait si rare que lorsque on la lit , elle nous éveille!

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